Passons d’abord par un brin de Techniques quantitatives en guise de réminiscence des bizutages mathématiques organisés par Sciences Po en première année. Soit 15 minutes un exposé, 15 minutes sa reprise par le maître de conférence, et deux exposés par séance sur 12 séances et 5 conférences par semestre, on obtient le chiffre stratosphérique de 60h consacrées aux exposés sur un semestre qui en compte 120 de cours. Les plus cyniques souligneront que ce chiffre est probablement sous estimé. Les plus pointilleux diront que l’approximation est démesurée. Mais que voulez vous, ce qu’on nous apprend, nous, ce sont les ordres de grandeur. Quoi qu’il en soit, plus de doute, presque 50% de notre scolarité à Sciences Po, ca mérite sans doute qu’on y réfléchisse 5 secondes.
L’exercice apparaît à ce point comme une fatalité, et sa nécessité nous a tant été assurée, que la présence d’exposés obligatoires nous semble désormais aussi naturelle au sein de nos conférences que celle de militants syndicaux à l’entrée de nos bâtiments. Parce que vous comprenez, « c’est un des éléments qui distinguent Sciences Po, qui lui donnent une identité, parce que tous ses élèves savent à merveille s’exprimer en public grâce à cela. Et puis quelle allure auraient les confs sans ça ? Ça serait tellement monotone ! »... Formidable, nous voilà sauvés. Néanmoins, du coté négatif de la balance, il y a plus d’un mammouth à poser.

Pourquoi ne pas commencer par pointer l’idée que ces 60 heures sont autant de temps pendant lequel les élèves s’ennuient très souvent à mourir. De telle sorte que l’apport en savoir amené par l’exposé flirte dangereusement avec l’inexistence. Les auditeurs les plus talentueux ont appris à acquérir un regard suffisamment convaincant pour qu’en fixant lourdement pendant tout l’exposé l’élève de corvée, on pense qu’ils le suivent avec passion, lorsqu’ils sont en fait au cÅ“ur d’une initiation au jaïnisme en débarrassant intégralement leur cerveau de toute réflexion. D’autres, ne s'embarrassant pas de leur paraître, et ayant compris depuis longtemps que leur note de participation tiendra à des facteurs plus « transcendants », préfèrent ostensiblement dormir, faire le ménage sur leur ordinateur, se parler sur Facebook avec la discrétion d’un semi-remorque nucléaire, manger leurs crottes de nez voire téléphoner à leur grand-oncle pour prendre des nouvelles. Les quelques élèves prenant des notes substantielles sont donc des perles rares, et on peut légitimement s’interroger sur l’usage qu’ils en font par la suite, loin d’être sûrs que tous les relisent avec passion le soir en rentrant chez eux.
Des exposés généralement ennuyeux ou peu didactiques, donc, suivis d’une reprise par le professeur assez souvent hasardeuse, dépendant de la performance du candidat, non structurée, éclectique. Sans parler de l’éventuel manque de temps qui contraint parfois à des cours à l'arrachée où l’on apprend, pour le coup, strictement rien.

Mais attention, si ces bijoux sont si ennuyeux, ca n’est pas dû qu’à des sujets sortis d’une autre planète ou des élèves-baudroie qui seraient incapables d’articuler 3 mots. C’est que le « système Â» est construit de telle sorte que tout est fait pour mener à de telles longueurs, en faisant du même coup perdre à l’exposé la majorité de son intérêt méthodologique en terme de prise de parole. Supposé durer 10 minutes strictes, il dure souvent, du fait du laxisme de la majorité des enseignants, 1,5 fois sa durée légale, voire davantage. Supposé être concis, clair, didactique et communicatif, il est en fait dans la plupart des cas intégralement lu, à toute vitesse (ce qui le rend incompréhensible) et soit bourré de détails superflus, soit au contraire intégralement superficiel. On s’en sort soit avec l’impression d’avoir subi un bombardement radioactif d’informations qu’on a pas retenues, soit celle de n’avoir entendu que des choses que l’on savait déjà. Les coupables sont tout le monde et personne: chacun a juste compris assez vite qu’en écrivant intégralement une dissertation et en la lisant à 200 km/h il obtenait, empiriquement, de meilleures notes qu’en préparant un exposé oral traditionnel, quand bien même le professeur aurait juré sur tous les livres saints en début d’année qu’il ne tolérerait pas ce genre de méthode. Alors à moins d’être profondément masochiste ou d’être vraiment un bon orateur (ce qui est bien sûr le cas de certains), c’est ce que chacun fera. Il s’en trouve que l’exposé n’est plus du tout ou presque un entraînement à la prise de parole en public pour l’élève qui l’exécute, en plus d’être rébarbatif et sans apport pédagogique pour tous ceux qui l’écoutent. NDLR: inclure dans « ceux qui l’écoute Â» bon nombre de professeurs qui visiblement n’ont pas un goût prononcé pour l’écoute interminable de mauvais discours mal lus ou erronés pendant une heure alors qu’ils pourraient à la place faire profiter la bande de profanes qu’ils ont devant les yeux de leur savoir professionnel.

                               Alors bien sûr tout ceci admet beaucoup d’exceptions, car évidemment il y a, bien qu’il soit formellement interdit de le reconnaître, des professeurs plus inventifs que d’autres, mais il n’empêche que la tendance générale est bel et bien celle décrite ci-dessus. Il est aussi des matières auxquelles l’exercice sied mieux que d’autres. De même, bien sûr qu’il ne s’agit pas de renier dans leur intégralité et en bloc tous les intérêts de l’exposé et de dire qu’ils ne sert exclusivement à rien. Mais une fois encore, la première chose qu’on nous met dans le crâne en arrivant dans cette école est la notion de coût d’opportunité: Pendant tout ce temps consacré à si peu de valeur ajoutée, ne pourrait-on pas faire beaucoup mieux ?
Imaginez que l’on vous offre une séance privée de deux heures en compagnie de Jessica Alba en tenue d’Ève et prête à répondre à vos moindre désirs, mais qu’on vous oblige à passer la moitié de cette séance à réaliser un faux casting pour un rôle de second rang, dont elle serait juge. Bien que ca ne soit pas foncièrement désagréable, vous éprouveriez une certaine frustration. Et bien c’est un peu comme avoir à sa disposition des légions de professeurs agrégés, souvent brillants, généralement passionnants, et parmi les meilleurs de leurs domaines pendant 24h par semestre, et préférer les utiliser pendant douze heures pour regarder et laisser parler à leur place des élèves qui n’y connaissent pas grand chose, parlent comme des répondeurs, exposent des idées générales, sans que le tout ait un intérêt pour quiconque. En gros, on s’ennuie souvent moins avec un bon vieux cours bien ficelé, pas trop dense mais intéressant et ressemblant plus à une discussion qu’à un monologue; qu’en écoutant un énième exposé barbant. Et on ressort deux fois plus cultivé, sans pour autant que tout ce qu’on a appris soit impératif à connaître puisque chaque conférence voit de fait des choses assez différentes. Alors sans dire qu’il faut abattre l’exposé tout le temps et partout, il serait bon d'arrêter de le voir comme une obligation transcendantale, et réfléchir à ne l’utiliser qu’intelligemment, et ponctuellement.

Pour finir, il reste un problème de taille: comment s'entraîner dans ce cas à l’expression orale, qui est la seule légère (même si, on l’a vu, très limitée) valeur ajoutée de l’exposé. On peut pour cela imaginer une foule d’idées. Par exemple grapiller une heure quelque part par semaine et la consacrer à des cours de prise de parole faits d’exercices très précis et orientés uniquement sur l’aspect méthodologique, au lieu de la choucroute hybride offerte par l’exposé de conf. Ou bien ne pas supprimer l’exposé, mais le réformer: en faire un exercice très précis, très court, avec des règles plus strictes mais pourquoi pas légèrement ludiques ? On peut imaginer d’obliger l’élève à défendre une thèse, d’interdire strictement la lecture, d’organiser des débats préparés, de faire des sortes de « fiches techniques Â» orales de 5 minutes... Bref, on peut imaginer toutes les formes d’exercice oraux pendant les conférences qui prendraient deux fois moins de temps et seraient deux fois plus intéressants, bien plus efficaces pour s'entraîner à parler, et probablement même plus constructifs que le fastidieux exposé.