C’est pour réduire cette distorsion entre l’importance de la réforme et la faiblesse d’informations que la Péniche est allée toquer au bureau d’Hervé Crès, a fureté au département des langues et a rencontré la directrice des masters Marketing et Gestion des ressources humaines, Suribey Chamorro Plaza.

Notre première motivation était de saisir ce que changeait concrètement la réforme pour les étudiants. Tenons en nous aux faits : l’anglais est largement privilégié, il n’est pas possible d’étudier une LV2 avec un niveau d’anglais inférieur à 3 et il suffit d’une petite quinzaine de seconde pour se désinscrire de sa LV2. L’angle d’attaque pédagogique est largement remanié avec le primat de l’outil numérique sur les cours présentiels avec la mise à disposition du Reflex Business English. Cette plateforme interactive, que jalouse Hervé Crès : « J’aurais aimé être étudiant dans votre promo ! », propose maintenant un support en ligne efficace et performant à tel point que les étudiants peuvent aisément choisir entre un enseignement avec ou sans cours présentiel. Les cours sont recentrés sur un socle linguistique indispensable, les cours de civilisations laissent maintenant leurs places à des cours de grammaire et de vocabulaire. Autre changement majeur, l’absence de notation : l’étudiant doit maintenant s’auto évaluer online avec comme unique contrainte de valider un niveau C1 au bout des 5 ans d’études.

Qui de mieux que l’instigateur du projet pouvait nous en expliquer la finalité et la philosophie ? Hervé Crès n’a eu de cesse de nous le marteler : « L’anglais ne doit plus être considéré comme une langue étrangère ! ». Il souligne abondamment le caractère incontournable de l’anglais dans le monde professionnel mais également dans un monde universitaire qui s’internationalise. Ce n’est que la suite logique des réformes mises en place depuis 10 ans, sous l’ère Descoings cherchant à ouvrir Sciences Po sur le monde : les 42% d’étudiants étrangers présents à Sciences Po en sont la preuve la plus flagrante.

En l’état, le niveau d’anglais des Sciences pistes n’est pas mauvais : le directeur adjoint nous confie que 85% des étudiants sont au niveau C1 en fin d’études, ainsi seule une faible partie des étudiants est véritablement mise en danger par la réforme. L’administration semble vouer une confiance absolue au logiciel RBE qui « a déjà fait ses preuves dans d’autres établissements ».

On peut légitimement se demander si une telle réforme et l’absence de notes n’est pas un véritable pousse-au-crime pour abandonner le travail en Anglais, Crès nous rétorque que c’est justement une « véritable responsabilisation de l’étudiant ». L’absence de note est une chose mais chaque étudiant aussi glandeur soit il sait que pour découvrir les fastes d’un campus outre-Atlantique il ne peut éviter l’IELTS qui agit dès lors comme un « garde fou ».

L’idée est d’ancrer de plus en plus fortement l’anglais dans les enseignements et ce dès la première année, l’administration désire en effet que l’enseignement de macro-économie en 1A se fasse en anglais.

Hervé Crès défend corps et âme son projet qui semble, comme nous venons de l’exposer, en prise avec les enjeux actuels. Mais avons-nous affaire à un simple brio oratoire tout droit venu des terres reculées de Jouy-en-Josas ou ce projet fait il consensus ?

Au contact des professeurs d’anglais, la réforme prend subitement un autre visage. En réalité, c’est le scepticisme qui domine, le corps enseignant se réfugiant derrière « un manque de recul et de feedback » pour ne pas répondre à nos questions. En insistant, on comprend vite que s’ils ne sont pas fondamentalement opposés à un pareil virage dans la manière d’exercer leur métier le doute subsiste quant à l’efficacité pédagogique d’une telle réforme. A l’instar des étudiants, les professeurs regrettent la sous information chronique et semblent presque désarmés sur la manière de concilier le cours en classe et le cours numérique. Un professeur permanent d’anglais – désirant rester anonyme- nous rappelle que le corps enseignant s’est livré, en juin dernier, à un vrai bras de fer avec la direction pour garder les 2h d’anglais en classe et non pas 1h comme le prévoyait la réforme. Ce dialogue tumultueux et animé par de nombreux coups de gueules des cadres du département des langues aboutit néanmoins, comme nous le rappelle M. Crès, à une ratification de la réforme à l’unanimité par le conseil paritaire composé entre autre par deux représentants des syndicats enseignants. Une unanimité qui trouve résonnance d’autant plus intéressante après la lecture de l’article de Mediapart (à lire ici).

L’accouchement et la mise en place difficile de cette réforme est largement imputable au manque de communication dont Hervé Crès tient à « assumer l’entière responsabilité ». Toutefois, force est de constater qu’elle donne une place particulière aux langues dans le projet éducatif de Sciences Po, qu’elle recentre l’apprentissage sur ce qui fait défaut à l’enseignement français : une assise linguistique solide recentrée sur la grammaire et le vocabulaire.

D’aucun pourrait penser – et ce fut notre cas- qu’elle fait la part belle à l’apprentissage de l’anglais aux détriments d’autres langues et que les pays anglo-saxons sont une nouvelle fois largement privilégiés. En réalité, la direction de l’établissement semble voir plus loin que cela : Suribey Chamorro Plaza nous assure que dans « l’esprit de Richard et Hervé » l’anglais est également une porte ouverte vers des universités et des étudiants se trouvant autre part que sur la côte est. En effet, la Chine et l’Inde sont à terme destinées à fournir des partenariats intéressants dont Sciences Po saisit complètement la mesure. On ne peut que se réjouir que ‘réformes des langues’ ne rime pas avec Ivy League.

Pari ambitieux, la réforme des langues demeure une usine à gaz où personne, et en premier lieu les étudiants, ne sait vraiment comment se positionner pour en profiter pleinement. On peut désormais légitimement espérer que ce vaste projet ne reste pas un vaste chantier.

Par Clément Caillol et Basile Michardière.

Illustration: charmandising.