« Tu y étais ? Tu y étais ? ». La question court sur toutes les lèvres. Entre les rumeurs déjà desséchées et les derniers informés, apprenant dans la journée, curieux ou sceptiques, les événements de la veille, les échanges sont nombreux. Micro-évènement dans un microcosme ou signal d’un durcissement de la mobilisation ? Point de rupture ou simple étape ? Chacun garde son hypothèse, sa version d’un événement qui s’enrichit d’anecdotes en dialogues et qui en acquiert presque une vie autonome. Le récit de l’évènement survit à ce qui l’a fait naître. Toutefois, dans une période où des troupes armées ont investi le palais présidentiel à Madagascar, la modestie de ce qui s’est passé hier appelle à ne pas trop en faire, et en tout cas, à ne pas donner à cet évènement une portée qu’il n’a pas. « Tu y étais ? ». La question traduirait alors la soif de sensationnel, l’envie du témoignage à tout prix, voire un plaisir certain pour tout ce qui change et amène une rupture dans le rythme du quotidien : Qui a vu la poubelle lancée par la fenêtre ? Les panneaux brandis ? Qui était là lors de l’instant, plus pathétique, des slogans contre d’autres, des cris de "salauds de bourgeois" contre "Cac 40", de la réponse stupide contre la provocation gratuite ?

Au fil d’un doux après-midi, les places au soleil se raréfient dans le jardin. Sciences Po est calme. Au fond du jardin, vers 16 heures, un appariteur tente d’effacer un tag, « Rêve de solidarité » isolé sur le mur. Il frotte puis abandonne assez vite. Les étudiants internationaux sont surtout étonnés par cette occupation imprévue. A la veille d’une journée de mobilisation sociale, ils trouvent le climat en France assez dur, presque imprévisible. La présence policière aux environs de Sciences Po les a surpris. Un étudiant égyptien soulignait que même dans un Etat policier comme l’Egypte les universités demeurent un sanctuaire d’où la présence policière est bannie. D’autres s’interrogent sur ce patriotisme épidermique, qui consiste selon eux à utiliser La Marseillaise dans des circonstances improbables.

L’entrée de Sciences Po est alors toujours surveillée. L’occupation d’hier a été pensée comme celle d’un lieu symbolique et c’est ainsi qu’elle prend une dimension particulière pour les étudiants de Sciences Po. La violence des propos utilisés par les manifestants, l’agressivité des méthodes, les raccourcis des formules, les caricatures grossières n’ont certainement pas servi à lancer un quelconque débat. Reste que les contrôles à l’entrée ne surprennent plus. En fin d’après-midi, deux étudiants voulaient sortir de Sciences Po et, toujours à l’intérieur du bâtiment, présentèrent leur carte d’étudiant, par réflexe. Rires parmi des appariteurs, toujours énervés après les évènements de la veille. "Certains demandent pourquoi le contrôle des cartes a toujours lieu, ils font semblant de ne pas comprendre, et nous font perdre du temps", s’étonne l’un d’entre eux. Et son collègue d’ajouter : "Ils ont le droit de ne pas être d’accord mais c’est une institution privée ici, qui a le droit de contrôler les entrées". Le boulevard Saint-Germain a beau ne pas être coutumier des soubresauts, il semble avoir la digestion facile et paisible.

Photo : Antoine Genel