• LaPeniche.net : Bonjour Rafe, pourrais-tu te présenter brièvement et nous préciser quelles sont les missions principales de l'association Adala que tu présides?

Rafe Jabari : Alors, je suis doctorant à Sciences Po dans le domaine du Monde Musulman et je suis aussi un des fondateurs d'Adala, qui est née à la fin 2006. L'objectif de notre association est double, mais on part principalement d'un constat qui est celui de l'existence de 160 000 étudiants du supérieur dans les territoires palestiniens, ce qui représente 4,5% de la population palestinienne. En fait, c'est l'ensemble de cette population qui est très jeune, car 60% de celle-ci a moins de 35 ans! Et tous ces étudiants ou écoliers vivent dans un état en construction, sans cadres, ni institutions. C'est à partir de cela que s'est créé un forum Adala dès 2003 de façon plutôt informelle. Nous y débattions sur le Proche-Orient. Et en 2006, nous avons ressenti le besoin d'agir concrètement et c'est comme ça qu'après de nombreuses discussions, nous avons décidé de porter nos efforts sur la mise en place d'une coopération étudiante entre l'IEP et les universités palestiniennes. Nous nous sommes donc rendus sur place pour créer cet échange.
Cela a été l'occasion de nous rendre à nouveau compte que la résolution du conflit israëlo-palestinien passe nécessairement par la création d'un Etat palestinien, sans en être l'unique condition bien entendu. Du fait de l'absence d'Etat, il n'y a aujourd'hui aucun doctorant en Palestine, les seules élites partent se former à l'étranger et l'objectif est donc de les former à l'avenir sur place.

  • LaPeniche.net : Vous organisez un voyage en Palestine du 25 avril au 5 mai, peux-tu nous présenter rapidement le contenu de votre mission et les détails pratiques de ce périple?

Rafe Jabari : Notre objectif premier est la sensibilisation de la communauté étudiante de Sciences Po sur l'importance du développement du supérieur en Palestine. Nous réaliserons pour ce faire une étude approfondie que nous rendrons à Sciences Po, une exposition photo sera organisée, de même que la projection d'un court métrage. Ce voyage va nous permettre de sortir de l'imaginaire du conflit pour le toucher réellement. Trop de gens en parlent sans jamais l'avoir vécu véritablement de l'intérieur. Ce type d'expérience en est l'occasion.
Nous sommes actuellement dix à faire ce voyage. Nous volerons d'abord de Paris à Amman, puis de Amman à Hébron. Nous irons ensuite de Hébron à Bethléem, et de Ramallah à Naplouse. Je tiens à préciser que si nous faisons escale à Amman, c'est parce qu'en tant que palestinien, je n'ai pas le droit de passer par Tel Aviv.

  • LaPeniche.net : D'accord, mais si je me souviens bien, ce n'est pas la première fois que vous y allez, que s'est-il passé depuis?

Rafe Jabari : Oui nous y sommes déjà allés l'an dernier, pour rencontrer des étudiants palestiniens et les inciter à porter leurs candidatures sur Sciences Po. Nous avons mené cette année là tout un travail de sensibilisation des étudiants et de leurs professeurs sur Sciences Po. Ces voyages permettent de nouer de véritables liens avec les étudiants palestiniens, qui bien souvent nous logent. Et de ces liens naissent des échanges comme celui d'un étudiant palestinien actuellement en master de communication à l'IEP (ndlr: interviewé l'année dernière par LaPeniche.net).

  • LaPeniche.net : Et concrètement, où trouvez-vous vos fonds, car il doit bien falloir un petit pécule pour réaliser ces échanges?

Rafe Jabari : Pour ce qui est de nos fonds, nous avons cette année lancé une collecte pour pouvoir faire venir un autre étudiant palestinien. Nous avons trouvé 19 528 euros actuellement, provenant de personnalités françaises qui se sont portées volontaires, ainsi que de professeurs de Sciences Po et d'autres amis d'Adala. Notre campagne se poursuit pour trouver d'autres financements encore et on peut en savoir plus sur le site d'Adala www.adala.eu. Pour ce qui est de notre budget pour le voyage de la fin avril, nous n'avons actuellement que des promesses, mais rien de concret.

  • LaPeniche.net : N'est-ce pas plutôt compliqué d'effectuer cet échange pour ces étudiants palestiniens ? L'intégration est-elle facile?

Rafe Jabari : C'est justement à ça que sert le voyage. Dans un premier temps, on tisse des liens avec le futur étudiant en accord d'échange, ensuite lorsqu'il est à Paris, les membres de l'association sont là pour l'aider en fonction des problèmes, qui peuvent être académiques ou admnistratifs... Il faut l'admettre, l'acclimatation à Sciences Po est rude. En Palestine, on utilise essentiellement le QCM pour les évaluations, de même qu'ici, c'est le raisonnement contradictoire qui prévaut. Il faut se rappeler que la première Intifada a occasioné une longue fermeture des écoles en Palestine, ce qui n'arrange rien. L'université de Birzeit a par exemple été fermée durant quatre ans dans les années 80 et elle n'a pu rouvrir que sous la pression de l'Union Européenne. Il faut comprendre que l'étudiant palestinien qui débarque à Paris arrive avec tout son background de palestinien ayant vécu la guerre. Ce n'est pas un échange classique et les étudiants doivent aussi mener un travail original sur eux-même pour garantir leur intégration.

  • LaPeniche.net : La question pourrait sembler naïve, mais aujourd'hui, Israël empêche-t-il sciemment l'éducation des jeunes palestiniens?

Rafe Jabari : Ariel Sharon a dit dans le quotidien Haaretz en novembre 2004 "Palestinian education and propaganda are more dangerous to Israël than Palestinian weapons". Cette phrase est éloquente. A cela, nous répondons qu'il n'y a pas d'espoir possible sans éducation. Le débat est nécessaire pour avancer dans le règlement du conflit et sans enseignement et remise à niveau des palestiniens face à leurs interlocuteurs israëliens, le débat ne peut pas se dérouler de façon sereine. Aujourd'hui, il y a clairement des freins qui sont mis à l'enseignement des palestiniens, comme par exemple, les difficultés d'accès aux passages menant aux universités et les provocations des soldats israëliens qui viennent aux portes du campus -pourtant isolé, de Birzeit.
Je pense qu'aujourd'hui, Israël peut aussi trouver des intérêts à défendre l'éducation palestinienne, si elle veut vraiment avancer. Il faut être lucide, ce sont les générations futures qui vont construire la paix et si l'on ne comble pas l'écart de niveau d'études que l'on a actuellement entre les deux peuples, on arrivera à tout, sauf à la paix. Il faut que nous puissions dialoguer d'égal à égal avec nos collègues israëliens. Aujourd'hui, ce qui se passe, c'est qu'à chaque négociation, les palestiniens sont moins bien documentés et préparés que leurs homologues israëliens, et par conséquent, on reste aujourd'hui de la part de l'autorité palestinienne, dans une gestion du quotidien dans une urgence permanente, tant la désorganisation est importante. Pour débattre aujourd'hui, il faut à la Palestine des spécialistes capables de traiter l'information, et cela passe aussi par une liberté de mouvement de Naplouse à Hébron -ce qui n'est pas le cas actuellement où nous devons justifier scrupuleusement tous nos trajets. A ce moment là, nous pourrons peut-être enfin débattre de façon équitable et certainement aboutir sur des décisions plus constructives.

  • LaPeniche.net : Merci beaucoup Rafe pour ces informations, nous vous souhaitons en tout cas bon courage pour votre collecte de fonds et pour le voyage. Que voudrais-tu nous dire pour le mot de la fin?

Rafe Jabari : L'éducation sera pour le futur le pétrole de la Palestine. C'est grâce à elle que nos deux populations réapprendront le dialogue. Pour finir, je voudrais revenir sur notre collecte de fonds. J'invite tous les étudiants de Sciences Po à consulter notre site www.adala.eu! Absolument tout le monde peut devenir membre, il suffit de participer à l'organisation des activités de l'association, de même qu'il suffit de verser un euro à l'association pour devenir un ami d'Adala. Nous nous engageons en contre partie à fournir en échange le rapport moral et financier de l'association à chacun de ces membres. Enfin, si vous voulez plus d'informations et notamment si vous vous intéressez à notre voyage, vous pouvez me contacter soit par mail : adala@sciences-po.org ou alors par téléphone au 06 11 58 19 55. Enfin, je voudrais remercier l'administration de Sciences Po, ainsi que la Chaire Moyen-Orient, tous nos partenaires, l'équipe d'Adala, les amis d'Adala et enfin les étudiants palestiniens.