Shimon Peres est un monsieur important.

On s'en rend très vite compte quand on jette un coup d'oeil sur Wikipédia. Ex-premier ministre d'Israël, prix Nobel de la Paix 1994. Mais on le réalise aussi quand on voit le dispositif mis en place par Sciences Po pour l'accueillir, lundi matin. Cars de CRS sur le boulevard Saint-Germain, bergers allemands flaireurs de bombes, rue Saint-Guillaume bloquée, contrôle d'identité pour passer le barrage, re-contrôle d'identité à l'entrée de Sciences Po, vérification des invits, passage dans les portes comme dans les aéroports, les grands rectangles gris en 3D qui font biiiiip quand t'as le malheur d'avoir un trousseau de clefs dans ta poche. H., que j'avais retrouvé à l'entrée, avait, pauvre de lui, un tire-bouchon dans son sac. Tire-bouchon confisqué. Plus quelques regards par en-dessous pour jauger le potentiel terroriste de mon homme. Il passera, finalement. Pfiou.

Arrivée dans l'amphi. Je me dégote une place au deuxième rang et sors le sourire béat approprié. Pas le temps de dire ouf, alas: la vice-directrice de Sciences Po réplique aussitôt, chasse mon voisin et moi en quelques mots, "ici les officiels seulement, réservé, blâââh, blâââh, blâââh.", je suis vexée comme un pou, range le sourire béat, me lève, très dignement surtout. Jette mon écharpe blanche sur mes épaules -comment ça, les officiels, est-ce que je n'ai pas une tête d'officielle, moi? Ai-je vraiment tant l'air non-officiel que cela, avec mes habits du dimanche et mon invit' à la main? Pfeu. Pfeu, pfeu, pfeu.

10H16. Bruissement annonciateur (...mais qui donc lance le signal de ces bruissements annonciateurs qui précèdent toujours l'entrée des gens importants? Existe-t-il des préposés au lancement du bruissement annonciateur?). Porte qui s'ouvre. Le jeudi matin à la même heure, normalement, c'est DSK qui apparaît. Mais nous ne sommes pas jeudi matin. Là, c'est Richard Descoings qui ouvre le bal. A sa suite, Shimon Peres. Complet chic. Sombre et chic. Le beau bronzage buriné de l'homme qui en a vu d'autres. Si Beckett venait du Sud, c'est sûrement ce genre de bronzage qu'il aurait.

Longs applaudissements de la foule silencieuse et ébahie.

Et Shimon Peres se met à parler. Sans notes. Shimon Peres a 83 ans et parle sans notes. Impressive. Des paroles de Prix Nobel de la Paix, apaisées et optimistes. A contre-courant des discours alarmistes que l'on se farcit à longueur de temps sur toutes les radios. A les en croire, on aurait presque envie de se recroqueviller sous sa couette le matin, une dernière fois, avant que la terre entière n'explose définitivement, sous les effets conjugués des attentats-suicides, du réchauffement climatique et des épidémies de SIDA.

Et là, pourtant -"I think that the world is not in a mess". Et même: "the world is pregnant". Shimon Peres croit dur comme fer en la science et la technologie pour sortir d'une histoire "written with red ink". Parce que la science et la technologie "cannot be conquered by armies". Que jusqu'à présent, le nerf de la guerre, c'était les territoires. Et viens-t-en que je te pousse ta frontière, et refile-moi un peu de ton lopin de terre. Et on y va à coup d'affrontement d'armées si nécessaire.

Mais fini, tout ça. "I think that there is no more reason for wars" -puisqu'il n'y a plus de raisons de conquérir des territoires. Les frontières ne bougeront plus beaucoup, maintenant. Ce qui importe, aujourd'hui, c'est la science et la technologie, Shimon Peres y tient. Ce qui importe, aujourd'hui: "the number of scientists and researchers a nation can produce". Et ça, c'est tout nouveau. "We're just at the beginning of it."

Pour s'expliquer, Shimon Peres revient sur deux grandes figures françaises. Napoléon, d'abord. Napoléon -évidemment. "A genious". Oui, mais. Qu'a-t-il laissé derrière lui, Napoléon, "apart from tombs and cemeteries"? A Napoléon, Shimon Peres préfère donc une autre figure française. Jean Monnet. Founding Father de l'Europe avec Schuman. "He had a greater impact on Europe than Napoléon"... CQFD.

Ca, c'est dit. Deuxième chose à mettre au clair: le rôle des gouvernements. Largement sur-estimé, selon lui. Qu'il s'agisse de leur (non-)influence sur les flux financiers internationaux ou la démographie, "governments are no longer as important as they claim". Mais qui sont-ils, alors, les nouveaux dirigeants d'aujourd'hui? "Global companies". Cf. Bill Gates, "who built a real economic state". Itou pour les "two young boys who created Google".

Des rulers qui en chassent d'autres, donc, d'autant plus que ces global companies s'intéressent de près à la philanthropie. Re-utilisation de l'exemple Bill Gates,"who spends billions a year to cure AIDS in Africa". Cette nouvelle concurrence entre global companies philanthropiques, c'est une "blessed competition". Quelque chose qui ne laisse présager que du bon, à en croire Shimon Peres. Espérons-le.

Après, il a eu une très belle phrase. Enfin, ça a provoqué quelques haussements de sourcils dubitatifs autour de moi, mais je maintiens que j'ai trouvé ça très beau. "People don't take optimism seriously; they think that only pessimism is serious". Shimon Peres remet les points sur les i. Ca fait du bien. Il continue sur la démocratie, qui n'est pas le "right to be equal", mais "an equal right to be different". Parce que de toute façon, faut-il le rappeler, "We'll have to live together despite our differences". Autrement dit, on n'a pas le choix, donc tout ce qui nous reste à faire, c'est de s'arranger pour que la cohabitation se passe le mieux que possible. Compris?

L'amphi a compris: l'amphi applaudit. Longtemps. Mon sourire béat est revenu, sans crier gare. N'ai pas eu le coeur de le chasser. Et puis face à Shimon Peres, quoi. Après un discours pareil. Roh.

Après, c'est le face-à-face avec l'amphi. Autrement dit, questions des étudiants. Questions très libres: elles n'ont pas été soumises à l'avis de la direction au préalable. Terrain glissant, donc. La question israëlo-palestinienne surgit, enfin -sans surprises. Jusque là, on avait un Shimon Peres-Prix Nobel de la Paix devant nous. L'épouvantail du conflit israëlo-palestinien l'a changé en un autre Shimon Peres: l'ex premier ministre d'Israël. Face à des questions très frontales d'étudiants palestinien, juif ou israëlien, il répond, posé, mais ferme. Dit que le but du Hamas "is not peace, but the destruction of Israel". Que eux, Israëliens, ont donné aux Palestiniens "all the land of Ghaza". "And we dismantled our settlements". A qui la faute si le conflit n'est toujours pas résolu aujourd'hui, alors: "What do they want us to do?".

"What do they want us to do?". En sortant rue Saint-Guillaume, un peu avant midi, entre les cars de CRS et les grilles, la question revient dans ma tête, lancinante. What do they want us to do. Tout a l'air si simple, à l'en écouter.