• LaPeniche.net : Commençons par le commencement, par les « formalités.. » Présente toi brièvement, dis bonjour à ta maman dans le public.. Tu voudrais la remercier d´être là ? Allez, parle bien devant le micro !

Sylvain : Je m´appelle bien Sylvain, et je suis en 1A à Sciences Po. Je viens de Moselle (et pas du tout de la région parisienne !), pour être plus précis de la commune de Faulquemont, à 50 km de Metz . Pour les incultes c´est dans le nord-est de la France, pas loin de la frontière avec l´Allemagne. On m´a déjà demandé si j´étais allemand ou bilingue, et bien non, même si je comprends très bien la langue et que je me débrouille bien pour la parler.

  • Comment t´est venue l´idée d´aller à Sciences Po ?

(Sourire) C´est amusant que tu me poses cette question, c´est ce qu´on nous a demandé dès qu´on est arrivés à Sciences Po la première fois, et tout le monde répondait la même choses : « pluridisciplinarité ». Au départ, j´aimais et j´aime toujours beaucoup l´histoire. J´avais l´idée de devenir prof d´histoire. J´aime également la politique. J´avais aussi, bien sûr, très envie de venir découvrir Paris. Sciences Po, c´est évidemment sa renommée qui m´a attiré, mais aussi le fait qu´il y ait plein d´étrangers. L´idée me trottait dans la tête depuis un an et demi, deux ans.

  • Pourrais-tu nous expliquer comment s´est passée la procédure CEP ? Sur quels critères as-tu été admis à Sciences Po ? Histoire de faire taire les mauvaises langues qui penseraient que seul le concours ou la mention très bien compte !

Tout a commencé par la distribution de tracts dans notre classe. Il faut savoir que durant toute l´année, ma prof d´éco, lors de réunions le soir après les cours, nous expliquait la méthodologie de sciences po, nous parlions de l´actualité, etc. Attention, je ne viens pas d´une « Zep » (il s´agit de collèges et non de lycées). Je viens d´un lycée considéré comme « défavorisé », c´est à dire qui comporte plus de 50% de fils ou filles d´ouvriers.

Ensuite, il y a eu la période dite de « présélection » : à mi octobre, on a eu quelques réunions de présentation, puis les inscriptions. 10 personnes, toutes de section ES se sont inscrites. Notre tâche consistait alors en une recherche d´articles journalistiques sur un sujet de notre choix. Nous avions du 17 décembre au 30 janvier pour effectuer ce travail.

Pour ma part, j´ai choisi la guerre du gaz entre la Russie et l´Ukraine. A partir d´une dizaine d´articles, j´ai constitué, comme on nous l´avait demandé, un dossier de presse, puis deux pages de synthèse des articles, et enfin deux pages de réflexion personnelle, afin d´ouvrir le sujet. Ce travail devait être rendu le 19 ou le 20 mars, je crois, puis était examiné par les profs de notre lycée.

En avril , nous avons eu un entretien sur le dossier de presse, avec 5 professeurs et le proviseur adjoint du lycée. Le but consistait à essayer de me « coincer » sur des détails, pendant 30 minutes.. ! Sur 10 candidats, 5 ont été pris. Notre dossier scolaire a été envoyé entre avril et jillet, avec tout le tralala : notes du bac, copie du bac blanc de philo, géo, histoire, les bulletins du lycée. Comment ? Ah, j´ai eu la mention bien. Sur le net, on a du remplir un formulaire sur nos motivations, nos loisirs, les stages qu´on avait fait.

Enfin, le 7 juillet, nous avons eu un entretien à Sciences Po, toujours en face de 5 personnes (dont une directrice des ressources humaines, un dirigeant de Prada France, etc). On m´a posé des questions de culture générale, sur l´actualité et sur mes motivations. Par exemple, j´ai eu à commenter brièvement deux images de De Gaulle. Mon entretien a duré 45 minutes au lieu de 30 minutes, parce qu´on a parlé pendant 10 minutes du rap. Ca fait peu être cliché, mais je fais du rap. J´écris les textes, je chante, et mon frère fait la musique par ordinateur. On a déjà une trentaine de compos (2 CDs). On a alors parlé des rappeurs des années 80 et sur ceux d´aujourd´hui. Ceux des années 80 n´avaient pas le même message que ceux d´aujourd´hui. Un de mes groupes préféré ? Wu Tang Clan, groupe américain du milieu des années 90. Le but de l´entretien, là aussi, était de te coincer sur un sujet. On m´a demandé d´avoir un avis sur la réforme des retraites, ou encore quels étaient les derniers pays communistes au monde. Je n´ai pas trouvé cela stressant, au contraire, je dirais que j´aime bien cela. C´est une sorte de défi.

Les résultats étaient sur Internet le 12 juillet à 16h. Et là, attention, on devait se rendre le lendemain à 8h à Sciences Po ! Habitant en Moselle, je rappelle, je ne suis arrivé avec un copain à moi qui avait aussi été pris seulement à 9h30. Mon train était à 5h30 du matin ! J´ai eu un test de langue à faire sur le net (l´oral ayant été annulé). On a presque tous été recalés au niveau 1. Le 13 juillet, on nous a fat visiter la Cité internationale, porte d´Orléans, où il y avait des chambres réservées pour les étudiants CEP de 1e année, qui venaient de province. En tout, il y a 75 élèves de CEP. Certains, le même jour, étaient venus de Guadeloupe, Saint Martin, etc !

  • Aujourd´hui, quels seraient les reproches que tu pourrais faire à Sciences Po ?

C´est vrai que la plupart des gens, forcément, ne viennent pas du même milieu que toi, alors le face à face avec le « milieu parisien » n´est pas toujours évident. J´ai forcément plus d´affinités avec ceux d´où je viens. A la télévision, lors d´un reportage sur la CEP, un appariteur expliquait qu´ils « nous » repérait (les étudiants des « lycées défavorisés » par notre tenue. C´est évidemment un préjugé. Ce préjugé ne vient pas que de cet appariteur, mais de certains autres élèves, aussi. Ce qui m´a choqué, c´est la façon dont les gens expriment facilement leurs partis politiques et tentent de t´y enrôler ! Certains étudiants sont peut être superficiels, jugent facilement les personnes : ils restent en général fermés d´esprit si tu te situes dans un autre parti politique qu´eux.

Quant à Paris, je trouve que les gens y sont tout de même plus stressés, surtout dans le métro. Et puis surtout, c´est plus grand que chez moi ! Mais ce que je trouve super, ce sont les musées, le cinéma, la culture. Tous les vendredi, j´essaie d´aller au Louvre, pour les nocturnes gratuites !

  • Une dernière question : Que penses-tu du « harcèlement médiatique » autour des élèves de la CEP ? Prenons l´exemple, entre autres, du reportage sur France 2, Envoyé Spécial, du 9 novembre 2006.

Dès janvier, la télé était présente. Ils ont suivi certains élèves de CEP en particulier, ceux de cette année ou des années précédentes. Le 13 juillet, la première chose que j´ai faite en arrivant a été de rejoindre les autres élèves pour la fameuse photo dans Paris Match !

Dans le reportage d´Envoyé Spécial, je trouvais que la phrase « vu qu´ils viennent de zones défavorisées » était trop souvent répétée. On n´est pas si différents, on est quand même de France, on n´est pas des étrangers ! Pour Richard Descoings, il s´agissait, il y a cinq ans lorsque la CEP a été crée, de « donner ses chances à tout le monde ». C´est vrai qu´on en parle beaucoup dans l´actualité. Ils ont quand même montré qu´on n´était pas arrivé les mains dans les poches, et tout le « cheminement » qu´ont eut à faire les provinciaux. Cependant, on dirait tout de même qu´il y a Paris... et le reste.

Le mot de la fin ?

Pour insister un peu, on parle trop de lycées défavorisés pour tout et n´importe quoi. On oublie de faire les nuances, tout est mis dans le même sac. Par exemple, dans mon lycée, les conditions de travail étaient normales !

Merci beaucoup pour ta participation à cette interview et bonne suite pour tes études.